» Le banquier : Bonjour Madame, je suis votre conseiller clientèle. Que puis-je faire pour vous ?
La dame : Je voudrais faire un emprunt !
Le banquier : Oui bien sûr, nous sommes là pour ça ! Que voulez-vous emprunter ?
La dame : De l’amour …. J’en ai besoin.
Le banquier : Je vois, je vois …
La dame : Vous voyiez quoi ?
Le banquier : C’est une façon de parler, Madame. J’aurais besoin de vous poser quelques petites questions pour établir un profil, pour faire face à cette situation.
La dame : Je vous en prie, posez !
Le banquier : Pouvez-vous faire un apport ?
La dame : Un apport ? De quoi ?
Le banquier : D’amour.
La dame : D’amour ? Mais non justement j’en ai besoin.
Le banquier : Vous disposez bien d’amour quelque part ?
La dame : Non !
Le banquier : Vous êtes mariée ?
La dame : Oui, mais en ce moment, nous traversons une phase un peu difficile.
Le banquier : Aie ! Mauvais ça, mauvais, les phases un peu difficiles.
La dame : Mais c’est pour cela que je suis là, mon mari est parti avec tout l’amour que j’avais pour lui.
Le banquier : Avec tout l’amour ? Il ne vous a rien laissé ?
La dame : Rien! Il a tout pris et je crois qu’il en donne à une autre.
Le banquier : Oui, oui, je vois … C’est malheureusement classique !
La dame : Tragique !
Le banquier : Ou comique ! Avez-vous mis un peu d’amour de côté ?
La dame : J’ai deux enfants que j’aime et que je continue à aimer.
Le banquier : Oui, mais eux ? Est-ce qu’ils vous aiment ?
La dame : Ils sont adolescents !
Le banquier : Mes condoléances ! Désolé, Madame, mais ça ne compte pas. Sans apport, ça va être dur ! Auriez-vous quelqu’un qui pourrait se porter caution ?
La dame : Mes parents ?
Le banquier : Je ne sais pas ! Ils vous aiment beaucoup ?
La dame : Oui ! Enfin je crois !
Le banquier : Aie ! Vous n’en êtes pas sûre ? C’est dommage parce que la quantité d’amour est proportionnelle à votre certitude d’être aimée. Voyez-vous, certaines personnes sont très aimées, mais n’en sont pas sûres, voire ne le savent pas. Elles ne thésaurisent pas. En termes d’estime de soi, c’est quasiment nul. Et on ne peut prêter dans ces cas-là. Je suis désolé !
La dame : S’il vous plaît ! Je suis au bord du gouffre.
Le banquier : Ce n’est pas en mon pouvoir Madame, c’est l’ordinateur qui m’en empêche.
La dame : Mais enfin, j’en ai besoin.
Le banquier : Justement ! Votre besoin d’amour va faire fuir les investisseurs potentiels. Ils ressentiront trop ce besoin et ça va leur faire peur. Vous aurez d’autres déceptions et là, vous aurez encore plus besoin d’amour.
La dame : Mais je ne leur dirai pas que j’ai besoin d’amour.
Le banquier : Ah non, ca, vous ne pourrez pas le cacher, ça se voit tout de suite. A peine êtes-vous entré dans mon bureau que je l’ai senti.
La dame : Comment dois-je faire alors ?
Le banquier : Je ne sais pas madame, mais ce qui est sûr, c’est que vous aurez de plus en plus besoin d’amour et vous reviendrez me voir pour un autre prêt. Et c’est l’engrenage. Je vous protège de vous-même en vous le refusant aujourd’hui. Je vous empêche de vous enfoncer.
La dame : Ah ben merci !
Le banquier : De rien, madame, je suis là pour ça !
La dame : Mais je ne vous remercie pas.
Le banquier : C’est ce que vous venez de faire.
La dame : C’est une façon de parler. Mais qu’est-ce que je vais devenir ?
Le banquier : Ah ca … Je ne sais pas, Madame. [Silence] Puis-je vous poser une dernière question ?
La dame : Au point ou j’en suis …
Le banquier : Est-ce que vous vous aimez ?
La dame : Non !
Le banquier : Mais c’est pour ça aussi que vous cherchez tant d’amour chez les autres. Il faut le produire vous-même.
La dame : Aujourd’hui j’en suis incapable, c’est pour cela que j’ai besoin d’un petit coup de pouce.
Le banquier : Impossible ! Je suis désolé !
La dame : Mais je vais mourir !
Le banquier : D’amour ? Non ! On ne meurt plus d’amour Madame !
La dame : De manque d’amour… si ! »
Source : Magazine Happinez, « Penser avec le cœur », Avril-mai 2025, n°88, S’épanouir
Mon point de vue sur cette lecture :
Pour l’auteur de ce texte, Yon Pfeiffer, l’Amour est un concept complexe. Il ne l’envisage uniquement qu’à travers le lien qu’une personne peut créer avec elle-même. Nous, nous l’appelons l’estime de soi ou l’amour de soi.
Selon Pfeiffer, on ne peut aimer les autres que si le lien envers nous-même est positif et fort. C’est seulement à cette condition que le lien peut se créer avec le monde qui nous entoure et raisonner avec ce qui est à l’intérieur de nous. Si notre propre lien est négatif alors, celui que l’on mettra en place à l’extérieur le sera également (“L’Amour selon Yor Pfeiffer, une histoire de lien”, www.Happinez.fr).
Dans le texte “La banque d’amour”, l’auteur compare le monde financier et l’amour de soi. On pourrait se dire que c’est original mais si on réfléchit bien, ce n’est pas si éloigné que ça.
Tout comme l’argent, il est essentiel pour s’épanouir et profiter de la vie mais tellement difficile à obtenir.
Pfeiffer met en avant le fait que la dame a un énorme besoin d’amour. Elle vient d’ailleurs chez son banquier afin d’en bénéficier, comme s’il existait une réserve d’amour que l’on pouvait emprunter et ce, assez facilement, c’est-à-dire en le réclamant tout simplement.
A son étonnement, cela n’est pas si simple car il lui faut un fond déjà présent et certaines garanties, ce qu’elle n’est pas certaine d’avoir.
Tout comme un emprunt d’argent, la demande est acceptée seulement si nous possédons déjà un capital, une réserve qui assure notre sécurité et celle de la banque.
Obtenir de l’amour uniquement de l’extérieur suffit-il à assurer notre sécurité, notre épanouissement dans la vie ?
Ne vivre qu’au travers de l’amour ou de l’argent reçu des autres peut engendrer une dépendance de laquelle il est difficile de sortir. Un cercle vicieux peut s’installer : Manque – Dépendance – Rejet des autres (avec diminution de l’estime de soi) – Manque – Dépendance – Rejet etc.
Sentant cet engrenage, le banquier ne veut d’ailleurs pas aller plus loin dans les démarches avec elle pour ne pas risquer une aggravation de sa situation.
Il lui dit d’ailleurs “la quantité d’amour est proportionnelle à votre certitude d’être aimée”. Ce qui n’est pas le cas chez elle. Comment obtenir de l’amour lorsque nous ne sommes pas certains de mériter cet amour ?
Pour avoir de l’amour, il faut pouvoir avoir un bagage d’amour propre ce qui n’est pas toujours facile à avoir en raison de plusieurs choses : parcours relationnel, histoire familiale, …
Dans cette histoire, la relation avec son mari est terminée. On comprend qu’il est parti avec quelqu’un d’autre ce qui traduit un abandon de Madame ; ses enfants sont adolescents ce qui sous-entend qu’émotionnellement, ils ne sont pas aptes à donner l’amour dont leur mère a besoin. On ressent qu’elle ne reçoit pas la reconnaissance désirée par ceux qu’elle aime ce qui la fragilise encore plus.
Cette fragilité peut mener à la dépression et la dépression peut amener à ne plus ressentir l’envie de vivre. On ne meurt donc pas d’amour mais les conséquences du manque d’amour peuvent minimiser la valeur de la vie d’une personne.
Dans notre comparaison avec l’argent, peut-on également mourir de manque d’argent ?
L’argent assure la sécurité d’une personne mais est-il nécessaire pour vivre ? Certains diraient bien sûr que oui et d’autres diraient qu’il aide à vivre convenablement. La société a tellement évolué qu’il n’est plus possible de se passer d’argent mais nous pouvons nous satisfaire de ce dont nous avons besoin uniquement et laisser le superflu pour les autres. Aurions-nous une plus belle et meilleure vie si l’argent poussait sur les arbres ?
De nouveau, qu’est-ce qui est essentiel pour vivre, pour nous ? De l’amour ? De l’argent ? Et pour qui ? Pour soi ou pour les autres ?
